Ecrire

Je ne me souviens pas exactement du jour où j'ai sombré dans la folie. Probablement car la chute n'a pas été brutale mais bien progressive ; ce n'est pas le moment où l'on saute dans le gouffre qui marque la chute, mais plutôt la longue descente dans les enfers de la démence qui s'avère être le vrai révélateur de cet état. On devient fou sans s'en apercevoir, de même que bien souvent, on subit les choses sans s'en rendre compte – parole de caissière de supermarché, que j'admets tout à fait légitime car en terme de déments et de fous, ces anonymes de la douchette électronique en voient certainement passer plus que quiconque.

Difficile, donc, de cerner le pourquoi du comment, mais un beau jour l'évidence me frappa bien mieux que tous les uppercuts du monde : j'étais fou. Dès lors, m'en étant rendu compte, je trouvais que cela collait bien avec ma fâcheuse tendance à rêver et à vouloir coûte que coûte assumer mes rêves : peut-être justement, ceux-ci n'étaient-ils qu'une excroissance bancale de folie douce. Ce fut même un refuge confortable. « Oh moi, tu sais, je ne suis qu'un pauvre fou ! », avouais-je à qui me demandait des comptes. Et dès lors, on m'excusait avec toute la bienveillance qu'on les gens bien-portants sur ceux dont ils peuvent rire en cachette. En dehors du sentiment de paraître risible à toute personne croisée, relation humaine dont on s'accoutume fort bien avec le temps, il subsistait en moi une légère frustration quant à l'acceptation de mon quotidien. Comment, en effet, concilier des espoirs et des idéaux aussi grands que les miens, avec une existence aussi misérable.

Bien sûr, quand j'évoquais à quelqu'un cette déconnexion fatale entre la réalité et les rêves, dans chaque bouche se trouvait la même réponse : il fallait se lancer, tenter de mettre en oeuvre les choses etc... mais par quel bout commencer, pour cela, il n'y avait jamais de réponse et chacun se réinventant Socrate des temps modernes, ils invitaient tous à l'introspection. Comme si je n'avais pas eu le temps de la pratiquer tout seul. Les fous (eux aussi) !

Guérir, évidemment, aurait été possible, mais aussi bien trop facile pour un homme de grands défis. Comme toujours, il me fallait assumer, ce qui n'était somme toute pas si désagréable. Pourquoi les gens qui se croient normaux veulent-ils toujours à tout prix soigner les fous et les rendre comme eux ? Ne peut-on pas nous laisser tranquilles ? Bref, guérir, donc, m'aurait permis de m'adapter à une vie normale et saine ou plutôt, de me résigner à une vie dont l'éloignement des rêves de grandeur ne m'eut pas fait souffrir. Ou plutôt cogiter à longueur de temps à comment et pourquoi.

J'ai écrit. Beaucoup, trop, souvent, toujours, mais je n'ai pas raconté ma folie, j'ai raconté ce qui me faisait souffrir et toutes les blessures que m'infligeait le monde. Puis, ayant tout relu, j'ai vu que la période que je traversais était, somme toute, un peu noire, voire ténébreuse sur les bords ! Je me suis même fait peur tout seul, me disant « mais c'est moi qui ait écrit des choses aussi pessimistes ?? », appréciant cela dit, au passage, le style d'un auteur qui avait à mon sens beaucoup d'avenir si un quelconque éditeur lui eut donné la chance, denrée trop rare, de donner au public n'attendant que lui l'opportunité de le découvrir. Dommage, on passait à côté d'un futur Prix Goncourt, mais comme disait mon ami Hugo, de son prénom Victor, « l'histoire a de ces inconnus terribles ». J'en suis. Surtout dans le registre des inconnus, plus que des terribles.

L'écriture est curative, elle agit comme une visite chez le psychothérapeute, pour peu que l'on raconte, évidemment, ce qui nous turlupine. Si évidemment, on parle d'autres choses, l'utilité est plus propre à créer de la contrainte qu'autre chose … Mais bien souvent, on fait les choses de manière forcée. Enfin pas quand on est fou, comme moi.

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